Cuba traverse une crise sans précédent. Derrière les plages et les hôtels, il y a une autre réalité, beaucoup moins ensoleillée. Un quotidien fait de pénuries et d’incertitude. Depuis Boucherville, sa ville d’adoption, Lester Fuentes Cabrera, tente d’aider sa famille comme il le peut, tout en se heurtant à un profond sentiment d’impuissance face à la situation. Malgré tout, témoigne-t-il à La Relève, le peuple cubain fait preuve d’une remarquable résilience et continue d’espérer un changement véritable.
Arrivé au Canada en 2009, Lester poursuit sa vie à Boucherville. Il y travaille (pour la Ville), élève ses trois enfants avec sa conjointe, et est bien enraciné dans la communauté. Pourtant, même après des années, une partie de lui est restée profondément attachée à Cuba.
Pour lui, quitter son pays natal, c’était plus qu’un changement de vie : c’était un nouveau départ avec son amoureuse, mais c’était aussi laisser derrière lui une culture où la famille est tout. «À Cuba, on vit avec nos parents jusqu’à la fin. On est très, très proches.»
Difficile de quitter physiquement ses parents, bien qu’il soit en contact avec eux plusieurs fois par semaine.
Sa mère a pu venir à quelques occasions au Québec, mais son père et son frère n’ont jamais obtenu de visa. Les trois demandes adressées ont été refusées, l’une durant le premier mandat de Donald Trump et les autres lors de son retour au pouvoir. «Je crois que le Canada ne voulait pas déplaire aux États-Unis», laisse-t-il tomber.
Il ajoute qu’au même moment, sous le gouvernement de Justin Trudeau, le Canada a accueilli des milliers de migrants, alors que son père n’obtenait même pas le droit d’une visite.
Une situation qui s’est aggravée
La crise à Cuba ne date pas d’hier, insiste Lester, mais elle s’est intensifiée au cours des deux dernières années, et plus spécifiquement avec l’effondrement du régime vénézuélien et la capture de son président, Nicolás Maduro.
Le pays, sous la pression des sanctions américaines, a alors cessé les approvisionnements en pétrole à Cuba, accélérant l’effondrement économique. La crise énergétique affecte tous les aspects de la vie quotidienne : pénurie de carburant, transports quasi inexistants, coupures d’électricité fréquentes, difficile accès à l’eau, difficulté de fonctionnement des hôpitaux et des écoles, et des vivres qui se font rares, mentionne Lester.
Dans les zones rurales, les écoles sont presque toutes fermées. Les écoliers doivent maintenant se rendre en ville pour faire la classe.
«Mais il n’y a pas d’autobus scolaire, raconte Lester. Alors les enfants, même ceux du primaire, font du pouce le matin pour s’y rendre.»
Le quotidien d’un pays en crise
Lester décrit un pays où les magasins sont souvent vides, où les pénuries alimentaires sont courantes et où l’accès aux médicaments est presque inexistant. «Les étagères des pharmacies sont complètement vides», lui a récemment dit sa mère.
Le tourisme à l’arrêt
L’économie cubaine, largement dépendante du tourisme, est presque paralysée.
Le tourisme, autrefois un secteur clé de l’économie cubaine, est presque à l’arrêt. Seules quelques compagnies européennes desservent encore l’île, effectuant des escales dans les îles voisines afin de s’approvisionner en carburant pour le vol du retour, fait savoir Lester.
Là où il travaillait autrefois comme animateur, dans une station balnéaire, plus précisément à Santa-Maria, des dix hôtels, un seul est encore ouvert. Les travailleurs du secteur touristique se retrouvent sans emploi et sans filet de sécurité.
«Mon frère, chauffeur touristique depuis près de 20 ans, n’est pas considéré comme un permanent, il n’a donc pas d’assurance chômage. Et c’est comme ça pour tous les autres travailleurs du secteur touristique dont la plupart ont perdu leur emploi. Même si les touristes viennent parfois encore, c’est loin de ce que c’était avant», illustre Lester.
Résilience, entraide et espoir fragile
Malgré ces difficultés, Lester insiste sur la résilience du peuple cubain.
«Les Cubains sourient encore, et rient de leurs problèmes. Ce qui compte pour eux, c’est la santé et la famille.»
Aujourd’hui, l’entraide est indispensable, ajoute-t-il. «Si tu n’as rien, tu vas voir ton voisin. Tout le monde s’aide. C’est comme ça qu’on survit.»
Aider sa famille à distance
Pendant longtemps, Lester envoyait de l’argent à sa famille au moyen de services de transfert sur Internet, mais la fermeture des canaux aux États-Unis a compliqué l’aide directe. Aujourd’hui, il a confié une carte de crédit à son frère, qui l’utilise pour acheter de la nourriture pour tous les membres de la famille. Il leur paie aussi l’accès à Internet et aux téléphones cellulaires pour maintenir le lien.
«Je donne environ 200$ par mois. Je suis chanceux de pouvoir aider. Mais il y a tellement de Cubains qui n’ont personne à l’extérieur», fait remarquer Lester.
Il explique que l’usage de la carte de crédit se limite essentiellement aux épiceries situées en ville où vivent sa mère et son frère. À la campagne, où réside son père, les magasins sont inexistants ou complètement vides. Pour se nourrir, ils n’ont d’autres choix que de pêcher ou chasser.
Chaque visite à Cuba était auparavant l’occasion d’emmener tous les membres de sa famille cubaine à l’hôtel. L’été dernier, la crise étant trop lourde, il n’a pu le faire. «C’est dur de constater que ton pays est abandonné et que tu ne peux rien faire de plus. Je ressens un vrai sentiment d’impuissance.»
Espoir et impuissance
Pour certains, la fin du soutien pétrolier qu’offrait autrefois le Venezuela à Cuba suscite un maigre espoir de changement. Pour d’autres, c’est encore un coup dur.
«Quand une porte se referme, une autre s’ouvre. Malgré les pénuries, les restrictions et les crises successives, l’espoir demeure vivant. Les Cubains continuent de croire qu’un changement est possible.»
Installé à Boucherville, Lester mesure chaque jour le privilège d’avoir accès à l’électricité, à l’eau courante, aux services de santé et à la stabilité.
Il rappelle que la situation dure depuis plus de soixante ans, même si à l’époque de Fidel Castro, les services d’éducation et de santé étaient des priorités qui fonctionnaient relativement bien.

