Après plusieurs essais en processus de fertilité, Izabel Provost a connu une fécondation in vitro en double don qui a porté fruit : trois embryons. «Ils m’ont dit : si tu veux un enfant, on te transfère trois embryons. Les chances sont vraiment minimes que tu aies des jumeaux, et encore plus minimes que tu aies des triplés.» Vraisemblablement, la femme de 43 ans est très chanceuse. Le 12 mars, elle a accouché de deux filles et un garçon. Et elle se lance dans cette aventure en maman solo.
À l’échographie de viabilité, il n’a fallu que quelques secondes avant de voir sur l’écran la présence de trois poches. Donc trois bébés.
Et quelle est la première réaction à une telle nouvelle? «Moi, j’aime bien gros l’aventure, lance Mme Provost. Je ne fais pas les choses de façon conventionnelle. Alors je trouve ça excitant! Je me dis : Wouhou, un nouveau projet!»
Sa mère, qui l’a accompagnée dans tout son processus de fertilité, s’inquiétait pour la grossesse, qui comporte des risques plus élevés de prééclampsie et de diabète gestationnel, notamment.
Mme Provost admet qu’elle n’en savait que très peu sur ces risques. «Ma mère s’informait beaucoup, mais moi, je m’étais tellement informée dans les dernières années sur la fertilité. Je n’avais plus l’énergie de chercher. Je me suis dit : je suis enceinte, enfin! J’ai décidé de le vivre et de ne pas me poser de questions.»
Elle estime que la grossesse n’aurait pu mieux se passer. Aucun symptôme, sauf ceux normaux liés à la grossesse. Les derniers mois ont toutefois été plus éprouvants.
Artiste maquilleuse à la tête d’une agence de services beauté et événementiels, elle a cessé de travailler en décembre. Son ventre était immense.

«Je pouvais me lever durant une à deux minutes maximum, j’étais essoufflée. Je m’assoyais pour râper du fromage et il fallait que je prenne des breaks.» Sa mère a habité chez elle durant les deux derniers mois de sa grossesse.
Césarienne
Cela fait à peine un mois, et Izabel Provost a l’impression de raconter une anecdote qui remonte à plusieurs années, tellement son quotidien est désormais chargé.
Le 12 mars, elle a accouché par césarienne au CHU Ste-Justine, où elle a été suivie tout au long de sa grossesse. «Ils étaient 15 à 20 personnes dans la salle d’opération. C’était impressionnant. Ça fait beaucoup de gens, beaucoup d’intervenants pour chaque bébé.»
Elle se réjouit que tout se soit bien déroulé. En une minute, les trois bébés sont sortis. Ils pesaient chacun près de 3 lb.
Billie-Joe, Jackie-Lou et Luan-Éli sont nés à 32 semaines et 4 jours. Un bébé est considéré comme prématuré lorsqu’il naît avant la 37e semaine de grossesse, et la plupart des bébés prématurés naissent entre la 32e et 37e semaine.
Les trois poupons ont été placés sous respirateur (CPAP), mais après quatre jours, les deux filles pouvaient respirer de façon autonome. Elles ne nécessitaient plus de soins intensifs et ont rapidement été transférées à Pierre-Boucher.
Luan-Eli a dû rester à Ste-Justine en raison d’une acidose, soit une trop grande acidité dans son sang. Un néphrologue a assuré un suivi, et le petit garçon a pu être soigné si bien qu’une semaine plus tard, les triplés, dans un état stable, étaient réunis au centre hospitalier de Longueuil.

Continuum de soins
Izabel Provost n’a que de bons mots pour l’équipe soignante de l’unité de néonatalogie de l’Hôpital Pierre-Boucher. Elle dort dans la même chambre que ses petits, et ce, tant et aussi longtemps qu’ils ne seront pas prêts à rentrer à la maison.
«Je peux intervenir et participer aux soins. On m’introduit au bain, à tout ce dont j’ai besoin de savoir. Je suis avec des infirmières tous les jours, c’est extraordinaire.»
L’infirmière Karine Vaillancourt explique que beaucoup d’accompagnement est offert aux parents de bébés prématurés : coaching, soutien à l’allaitement, entre autres. «Quand les parents quittent, ils sont bien outillés.»
En attendant le grand départ, les soins apportés aux poupons visent à offrir un environnement enveloppant, ressemblant aux conditions qu’ils connaissaient lorsqu’ils étaient dans l’utérus de leur mère. Des gestes sont posés dans la lenteur, et le personnel demeure attentif aux signaux de stress, tels qu’un battement rapide du cœur, le hoquet, le bâillement, des doigts qui s’écartillent.

«Les soins qu’on apporte ne sont pas de tout repos. Pour les nourrir, c’est un tube dans le nez, ils sont assaillis, illustre la pédiatre Dre Chantale Boucher. Mais tout est fait dans la douceur, avec un contrôle de la douleur.»
«On doit suivre les signes de l’enfant, poursuit-elle. Si on a hâte qu’ils mangent et qu’on force le tout, ça peut avoir des répercussions à long terme.»
L’inconnu
Les dernières semaines donnent à la nouvelle maman un léger avant-goût de ce qui l’attend lorsqu’elle sera de retour à la maison avec ses trois bébés.
«Le changement de couche, c’est quelque chose! Il faut le voir pour le croire! Trois couches à changer, et ça l’air de rien, mais ils sont habillés ces enfants-là : enlève le pyjama, enlève le cache-couche, enlève la couche,… Oh, ç’a coulé partout. Change le cache-couche… Trois fois!»
À quoi ressemblera le quotidien d’une maman et ses triplés, une fois à la maison? «Ça reste un mystère!» lance-t-elle, avant tout de même de détailler les filets de sécurité qui l’entourent.
En plus de plages de temps offerts par le CLSC, Mme Provost pourra compter sur le soutien de Relevaille Québec, un répit à domicile offert gratuitement. «Ils viennent à la maison, soit ils gardent les enfants, ils cuisinent, ils font du lavage, ils sortent avec les bébés… Et pendant ce temps, tu fais ce que tu veux.»
Elle peut aussi compter sur sa famille et des amis. Déjà, ses parents sont très présents, la visitant tous les deux jours à l’hôpital, lui apportant des petits plats, de l’épicerie, des vêtements propres… «Je suis gâtée de les avoir», souligne-t-elle.
Elle a aussi reçu beaucoup d’aide pour aménager la chambre de ses triplés. «J’ai quand même un grand réseau, je connais énormément de gens», dit la nouvelle maman.
Izabel espère pouvoir allaiter ses bébés, tirer son lait, de même qu’intégrer la formule à l’alimentation de ses petits. «J’aime ça les affaires compliquées, résume-t-elle, ignorant encore comment se déroulera exactement cette routine. Mais je ne pourrai jamais allaiter les trois! Ça n’a pas de bon sens! Je serais en retard sur le prochain boire. Ils boivent aux trois heures, et ça me prend une heure et demie la routine…»
«Je ne sais pas trop ce qu’il va se passer la nuit, c’est encore un mystère», ajoute-t-elle aussi.
Sent-on un petit vertige dans la voix? Peut-être, mais aucun découragement. «Le défi est grand, mais je me devais de vivre ça.»
Années de persévérance
Izabel Provost s’est lancé dans un processus de fertilité en 2021. Dès le départ, c’était un projet en mère solo.
Elle a vécu des inséminations, puis une fécondation in vitro (FIV), grâce à laquelle elle est tombée enceinte de jumeaux. Elle en a toutefois perdu un à 10 semaines – le cœur du bébé avait arrêté de battre – puis le deuxième à 15 semaines. Ce dernier était atteint de trisomie 21, et n’était pas viable.
Mme Provost a tenté une autre FIV, sans succès.
À cette étape, elle dépensé près de 100 000$ dans ses démarches. Elle a fait des collectes de sociofinancement, a quitté sa maison de Saint-Lambert puis est retournée vivre chez ses parents pendant trois ans pour continuer de payer ses traitements.
«Ç’a été extrêmement difficile, mais je n’avais qu’un plan, c’est là que je m’en allais», signifie-t-elle, à propos de sa détermination à devenir mère.
N’empêche que durant ces années, elle a dû s’arrêter et se poser la question.
«Je roule tellement comme un train, que j’oublie un peu. Est-ce toujours ça que tu veux, après toutes les concessions, après tout ce qui a été mis de côté? Car ç’a été beaucoup de concessions : retour chez mes parents, la santé mentale qui descend, il n’y a plus du tout de social…»
Elle a décidé de poursuivre son cheminement, et de se rendre à une clinique du Mexique, où des protocoles différents sont proposés, à prix moins élevé.
Onze jours de stimulation ovarienne, plus de 10 000$ de médication et un voyage au Mexique plus tard, il a été décidé de ne pas faire de ponction d’ovules, en raison d’importantes douleurs aux jambes qu’elle ressentait. Elle s’est rendue à l’hôpital à trois reprises, au Mexique. Les douleurs étaient liées à un problème de circulation. Les médecins craignaient qu’elle fasse une thrombose.
«J’ai arrêté l’acharnement sur mon corps. Mon corps n’était pas content. Je n’allais pas attendre de mourir», relate-t-elle.
Elle s’est alors tournée vers le double don, toujours au Mexique. Il s’agit d’un don de sperme et d’ovules, qui n’impliquait donc pas ses ovules. Et la deuxième tentative aura été la bonne.

