Le 1er janvier 2006, Boucherville, Brossard, Saint-Bruno-de-Montarville et Saint-Lambert redevenaient des villes à part entière à la suite du résultat référendaire de 2004 sur les défusions municipales. Elles font maintenant partie de l’agglomération de Longueuil qui regroupe, entre autres, les services de police, de protection incendie et de traitement des matières résiduelles. Vingt ans plus tard, Le Courrier du Sud a tâté le pouls des élus afin de connaître leur avis sur la question.

Vingt ans après les défusions municipales, les villes de la Rive-Sud dressent un bilan nuancé de leur séparation d’avec Longueuil. Si l’autonomie décisionnelle et l’affirmation de l’identité locale figurent parmi les gains les plus souvent cités, la question de la collaboration au sein de l’agglomération demeure centrale.

Saint-Lambert : souveraineté locale, mais fiscalité contraignante

À Saint-Lambert, le nouveau maire Loïc Blancquaert estime que les défusions ont permis aux municipalités de préserver une part essentielle de leur souveraineté et de leur sentiment d’appartenance. Selon lui, deux bénéfices majeurs découlent de la défusion : le retour du pouvoir décisionnel sur les compétences municipales et une représentation directe dans les instances régionales et nationales.

Loïc Blancquaert
Pour le nouveau maire de Saint-Lambert, Loïc Blancquaert, la défusion de 2006 a permis un retour du pouvoir décisionnel sur les compétences municipales et une représentation directe dans les instances régionales et nationales. (Photo: Le Courrier du Sud – archives)

Toutefois, le maire se montre plus critique quant aux économies d’échelle promises à l’époque. «Elles ne se sont pas matérialisées», soutient-il, rappelant que Saint-Lambert demeure pénalisée par la fiscalité de l’agglomération. Il souligne également que certains services partagés, notamment en sécurité publique et en incendie, sont offerts à un niveau supérieur, ce qui entraîne des coûts plus élevés.

Au-delà des services déjà mutualisés — police, pompiers et infrastructures de traitement des eaux —, M. Blancquaert croit que d’autres enjeux pourraient faire l’objet d’une collaboration accrue, notamment l’itinérance, le Bureau de l’éthique et de l’inspection contractuelle (BÉIC) ou encore le rôle de l’ombudsman. Il évoque aussi la possibilité d’appels d’offres communs pour certains projets au sein des villes de l’agglomération.

Pour les vingt prochaines années, le maire souhaite voir Saint-Lambert poursuivre son développement «en harmonie», dans le respect de sa spécificité et des attentes exprimées par sa population.

Boucherville : fusions forcées et défusions manquées

En poste depuis 2009, le maire de Boucherville, Jean Martel, porte un regard critique sur les défusions de 2006, qu’il qualifie de «défusions manquées».

Selon lui, tant le Parti québécois – à l’origine des fusions – que le Parti libéral du Québec – à l’origine des défusions – ont sous-estimé l’attachement profond des citoyens à leur ville. «Il y a eu du mépris de la part des deux partis», estime-t-il. À ses yeux, l’arrogance du premier ministre péquiste Bernard Landry a coûté cher politiquement au PQ lors de plusieurs élections subséquentes. Du même souffle, M. Martel rappelle que le PLQ avait imposé des conditions si élevées que le processus de défusion était voué à l’échec.

Jean Martel
Maire de Boucherville depuis 2009, Jean Martel s’inquiète de la perte éventuelle de poids politiques des petites municipalités au sein de l’agglomération. (Photo: Le Courrier du Sud – archives)

Malgré tout, la défusion a permis à Boucherville de récupérer une part importante de son identité municipale. «Nous avons fait le choix d’aller chercher nos propres revenus en développant notre parc industriel au lieu d’opter pour la densification», souligne le maire, rappelant que la Ville a aussi conservé les revenus commerciaux et industriels générés sur son territoire.

Parc industriel de Boucherville
Pour Jean Martel, les défusions ont permis à Boucherville de conserver pour elle seule les revenus de taxes du parc industriel. (Photo : Le Courrier du Sud – Denis Germain)

Cette autonomie demeure toutefois fragile. Jean Martel se dit préoccupé par le partage fiscal au sein de l’agglomération de Longueuil. «Nous votons en fonction de notre population, mais nous payons en fonction de notre valeur foncière», résume-t-il. Résultat : Boucherville représente environ 10 % de la population de l’agglomération, mais assume près de 15 % des dépenses. Une situation qui place la Ville «à la merci» des décisions prises en matière de dépenses mixtes, estime M. Martel.

Le maire déplore également la croissance rapide des dépenses de l’agglomération et s’inquiète de l’équilibre des forces à long terme. Avec le développement accéléré de Longueuil et de Brossard, il craint que le poids politique des villes liées plus petites — Boucherville, Saint-Bruno-de-Montarville et Saint-Lambert — ne s’amenuise au fil des années.

La récente création d’une méga-commission, appelée à remplacer l’ensemble des commissions de l’agglomération, illustre selon lui cette dynamique. «Une décision prise par Longueuil et Brossard en fonction de leurs propres intérêts», avance-t-il.

Dans ce contexte, Jean Martel n’exclut pas d’autres avenues, notamment celle de remplacer l’agglomération par une MRC où les villes paieraient les services selon leur utilisation. «C’est une idée qui mérite d’être approfondie», estime-t-il.

Le partage des dépenses mixtes devant être revu en 2029, le maire promet d’être vigilant pour défendre les intérêts de Boucherville. Son souhait pour les vingt prochaines années demeure clair : préserver l’identité de la Ville et sa qualité de vie. «Boucherville est un oasis de verdure dans un océan de densification», résume-t-il.

Brossard : autonomie et dynamisme économique

Du côté de Brossard, le bilan de la défusion est résolument positif. La Ville estime être devenue plus autonome et plus dynamique sur le plan économique, tout en étant «fière de son identité» et ancrée dans une gouvernance participative et collaborative.

La maîtrise du développement municipal et une autonomie décisionnelle renforcée constituent, selon Brossard, les principaux avantages de la défusion. «Brossard a repris le contrôle de son développement économique et s’est positionnée comme un leader sur la Rive-Sud et au Québec grâce à une gestion autonome de ses projets et de ses infrastructures», indique-t-on.

Hôtel de ville de Brossard
Pour Brossard, la défusion de 2006 a été un événement positif. Et depuis, elle a trouvé sa place au sein de l’agglomération de Longueuil. (Photo: Le Courrier du Sud – Denis Germain)

La Municipalité souligne également la forte mobilisation citoyenne qui a marqué la campagne référendaire menant à la défusion, alors qu’une large majorité d’électeurs s’était prononcée en faveur du projet.

Bien qu’indépendante, Brossard demeure favorable à une collaboration ciblée pour les services partagés. Police, incendie, transport collectif et gestion des matières résiduelles figurent parmi les services pour lesquels l’agglomération permet, selon la Ville, d’assurer à la fois la qualité et des économies d’échelle.

La planification et le développement coordonnés — en urbanisme, en infrastructures et en environnement — sont aussi perçus comme des leviers favorisant une cohérence régionale. «Chaque ville peut se développer selon son propre positionnement, ce qui crée une complémentarité bénéfique au succès régional», soutient-on. Le bassin élargi de population et d’entreprises de l’agglomération contribuerait également à attirer des investissements et des projets majeurs.

Vers une collaboration élargie ?

Au-delà des services traditionnels, les deux municipalités reconnaissent le potentiel de nouvelles formes de collaboration. L’exemple de la coopération entre les mairesses de Brossard et de Longueuil dans le dossier de la revitalisation du boulevard Taschereau, ainsi que la nécessité d’améliorer le transport collectif, illustre les bénéfices d’une approche concertée.

À l’image de Longueuil et de Laval, qui s’apprêtent à lancer des appels d’offres communs pour la construction de piscines, certaines initiatives pourraient aussi voir le jour au sein de l’agglomération. «Toute action qui génère des gains pour les citoyens mérite d’être analysée», fait-on valoir.

Pour l’avenir, Brossard affirme prendre dès maintenant les décisions nécessaires afin de devenir, au cours des vingt prochaines années, un modèle en matière de gouvernance et de gestion municipale.

Note : Saint-Bruno-de-Montarville a décliné l’invitation.