La récente fissure découverte sur le pont Mercier n’est peut-être qu’un avant-goût des défis qui attendent les automobilistes de la région. Plusieurs grands ponts vieillissent simultanément, et les fermetures pour travaux pourraient devenir de plus en plus fréquentes. L’expert en planification des transports Pierre Barrieau explique pourquoi les prochaines années risquent d’être particulièrement compliquées.
La fermeture d’urgence d’une voie du pont Honoré-Mercier n’a pas surpris Pierre Barrieau.
Invité à Gravité INFO le balado, l’expert en planification des transports et chargé de cours à l’UQAM explique que plusieurs infrastructures québécoises construites durant les mêmes grandes périodes de développement arrivent aujourd’hui à la fin de leur vie utile.
« On arrive dans le genre d’événements qu’on va voir tout simplement de plus en plus souvent », prévient-il.
Le pont Mercier n’est d’ailleurs pas le seul concerné. Pierre Barrieau évoque également le pont Jacques-Cartier, dont il anticipe d’importants besoins de réfection au cours de la prochaine décennie, ainsi que le pont de l’Île-aux-Tourtes, dont la détérioration a déjà entraîné d’importantes perturbations.
Mais qu’est-ce que ça signifie exactement lorsqu’un pont arrive en fin de vie utile? Faut-il craindre pour sa sécurité?
«Pas nécessairement», répond l’expert.
Il rappelle que les inspections permettent de repérer les problèmes avant qu’ils ne deviennent critiques. Selon lui, la découverte de la fissure du pont Mercier démontre justement que le système de surveillance fonctionne.
Le véritable enjeu est ailleurs : plus les infrastructures vieillissent, plus elles nécessitent d’entretien, de réparations et de fermetures.
Et pour les automobilistes, ces interventions risquent de se multiplier.
Des ponts construits à la même époque
Pierre Barrieau explique que le Québec doit aujourd’hui composer avec deux grandes vagues de vieillissement : les infrastructures construites dans les années 1920 et 1930, puis celles réalisées pendant l’expansion du réseau autoroutier des années 1950 et 1960.
Ces équipements atteignent maintenant une période où leur entretien devient plus complexe et coûteux.
Même les ponts métalliques, longtemps considérés comme particulièrement durables, ne sont pas éternels.
« Pendant trop longtemps, on voyait les structures métalliques comme étant immortelles », souligne-t-il.
L’expert rappelle que l’acier vieillit lui aussi et que des microfissures peuvent apparaître sans être visibles à l’œil nu.
Il donne notamment l’exemple du pont Alexandra, à Ottawa, où des inspections approfondies ont permis de constater des problèmes dans la structure métallique.
Cette réalité oblige les autorités à prévoir non seulement les réparations, mais aussi le remplacement éventuel de certaines infrastructures.
Le pont Mercier : un chantier qui se fait attendre
En 2017, Québec annonçait son intention de reconstruire la structure du pont Mercier en direction de la Rive-Sud. Neuf ans plus tard, le projet est toujours à l’étape de la planification.
Comment expliquer un délai aussi long?
Pierre Barrieau rappelle que les travaux du pont Samuel-De Champlain et de l’échangeur Turcot devaient d’abord être terminés avant d’entreprendre un autre chantier majeur à proximité.
Puis sont arrivés les problèmes du pont de l’Île-aux-Tourtes et les importants travaux du pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine.
« On essaie de ne pas mettre deux reconstructions de ponts à côté de l’autre. Sinon, déjà, c’est le chaos des chantiers comme ça. Ce serait le chaos au carré. »
Pour Pierre Barrieau, le problème est d’autant plus complexe que le pont Mercier est partagé entre les gouvernements fédéral et provincial.
Il rappelle que d’importants travaux ont été réalisés sur la portion fédérale au début des années 2010, tandis que la partie provinciale nécessite toujours une reconstruction.
Les interventions actuelles servent donc essentiellement à maintenir le pont en service.
Le véritable problème : l’absence de plan d’urgence
Pour Pierre Barrieau, la récente fermeture a surtout mis en lumière un problème de planification.
Alors que la fermeture d’une seule voie a provoqué d’importants ralentissements, les mesures de rechange ont tardé à être annoncées.
L’expert estime que le ministère des Transports devrait déjà disposer de plans d’urgence pour les infrastructures les plus importantes.
Il donne d’ailleurs ce genre d’exercice à ses étudiants.
« Ils ont une demi-heure et ils font un plan », raconte-t-il, en expliquant qu’il leur demande de prévoir des solutions lorsqu’un pont, un tunnel ou une autoroute doit fermer.
Il cite en exemple les mesures mises en place après l’effondrement d’un viaduc à Laval, notamment l’ajout de trains de banlieue et l’aménagement temporaire de stationnements incitatifs.
À ses yeux, les autorités doivent être prêtes à agir rapidement, plutôt que d’improviser après une fermeture.
« De toute évidence, il n’y avait pas de cartable à sortir », lance-t-il au sujet de la récente situation au pont Mercier.
Des années de travaux et de congestion à prévoir?
La reconstruction éventuelle de la portion provinciale du pont Mercier représentera un chantier particulièrement complexe.
Pierre Barrieau explique que les travaux pourraient entraîner des fermetures importantes, avec des conséquences majeures pour les automobilistes de la région.
Il estime donc essentiel de préparer des solutions de rechange avant le début des travaux.
Mais l’expert invite aussi les municipalités de la MRC de Roussillon à voir ce chantier comme une occasion de négocier des investissements durables en transport collectif.
Il évoque notamment la possibilité de bonifier le service du train de banlieue, d’améliorer les voies réservées et d’étudier des prolongements du REM.
Selon lui, ces investissements devront être réalisés en amont des grands travaux, et non une fois la congestion installée.
Le transport collectif : une véritable solution?
Pierre Barrieau estime que la région a connu une importante croissance démographique sans bénéficier d’investissements suffisants dans ses infrastructures de transport collectif.
Il rappelle que les citoyens ne devraient pas être blâmés pour leur dépendance à l’automobile lorsqu’aucune solution de rechange efficace ne leur est offerte.
Pour illustrer son propos, il raconte avoir comparé les trajets pour se rendre au studio de Gravité Média, à Candiac.
Le résultat : environ 23 minutes en voiture, contre 1 h 44 en transport collectif.
« Le choix n’est pas difficile », constate-t-il.
L’expert soutient que la qualité du service doit être suffisamment attrayante pour convaincre les automobilistes de délaisser leur voiture.
Il évoque même, avec humour, un critère bien personnel : un bon projet de transport collectif devrait être capable de convaincre quelqu’un qui adore sa BMW de laisser son véhicule à la maison.
À ses yeux, la solution n’est donc pas de culpabiliser les automobilistes, mais de leur offrir une véritable alternative.
La route 132, un autre chantier majeur
Au-delà du pont Mercier, Pierre Barrieau estime qu’un autre projet aura des répercussions importantes sur la vie quotidienne des résidents : la transformation de la route 132, notamment dans le secteur de Delson, Saint-Constant et Sainte-Catherine.
Contrairement au pont, qui sert notamment aux déplacements vers Montréal, la route 132 fait partie des trajets quotidiens de nombreux citoyens pour aller travailler, conduire les enfants à l’école ou faire leurs courses.
« Mais le quotidien des gens de la MRC, c’est la 132 », souligne-t-il.
L’expert considère donc que son réaménagement représente un enjeu majeur pour l’avenir de la région.
Il insiste également sur l’importance de planifier les infrastructures en fonction des besoins futurs, plutôt que d’attendre que la congestion devienne insoutenable.
« Ne construisez pas pour la ville que vous avez, construisez pour la ville que vous voulez », répète-t-il à ses étudiants.
Se préparer avant la prochaine fermeture
Pierre Barrieau ne remet pas en question la sécurité actuelle du pont Mercier, mais il estime que son vieillissement entraînera inévitablement davantage d’interventions pour le maintenir en service.
Et ces interventions auront des conséquences directes sur la mobilité et l’économie de la région.
Pour lui, attendre qu’une autre fermeture majeure survienne avant de préparer des solutions serait une erreur.
Un avertissement qui dépasse largement le pont Mercier, alors que plusieurs grandes infrastructures routières québécoises devront faire l’objet d’importants travaux dans les prochaines années.
Pour entendre l’entrevue complète avec Pierre Barrieau, rendez-vous sur la chaîne YouTube de Gravité Info ou sur les plateformes audio de Gravité Info le balado. 👉 Entrevue complète


