Le 9 juin, Line Gaudreau, qui souffre d’insuffisance rénale, a subi une chirurgie bariatrique à l’hôpital Pierre-Boucher. Il s’agit d’une première pour l’établissement, jusque-là contraint de référer ces patients à l’hôpital Sacré-Cœur-de-Montréal. L’innovation est le fruit – notamment – d’une étroite et longue collaboration entre le néphrologue Dr Sylvain Brunet et le chirurgien Dr François Chagnon.
La possibilité de subir cette chirurgie à Longueuil plutôt qu’à Montréal a tout changé pour Mme Gaudreau. «Montréal, ce n’est pas dans ma région. Je ne reste pas là, dit la résidente de Beloeil. J’ai changé de travail pour ne plus aller à Montréal!»
Et Mme Gaudreau n’est pas la seule.
«Pour plusieurs en Montérégie, accéder à Montréal pour obtenir des soins, ça devient un obstacle prohibitif. Certaines demandes sont abandonnées juste à cause du niveau de complexité d’accès», soutient le Dr Brunet, dont la pratique se déroule principalement à l’hôpital Honoré-Mercier de Saint-Hyacinthe.
Mme Gaudreau y est d’ailleurs suivie depuis plusieurs années, en raison entre autres de problèmes de rein. Elle reçoit des traitements de dialyse à la maison depuis 2023.
Pour soigner les patients dont les reins ne fonctionnent plus suffisamment bien, les néphrologues privilégient la thérapie la moins intrusive. Mais le meilleur traitement demeure la greffe, afin de remplacer les reins malades.
Pour ce faire, «les chirurgiens greffeurs préfèrent de loin réduire les risques chirurgicaux en ayant un patient qui, préalablement à sa transplantation, va se rapprocher le plus de son poids santé», explique le D<@V>r<@$p> Brunet.
Dans certains cas, la chirurgie bariatrique est l’avenue proposée, mais elle est envisageable uniquement dans un milieu à la fois apte à réaliser la chirurgie et offrant tous les soins dont peut avoir besoin un patient chez qui la fonction rénale est trop basse ou qui est dialysé.
«Et ça, c’était le nœud en Montérégie», résume le néphrologue.
La chirurgie bariatrique est disponible à Pierre-Boucher, mais pas l’ensemble des soins de dialyse. Une lacune que l’hôpital tente de corriger, progressivement. Un service d’hémodialyse a d’abord été implanté aux soins intensifs, il y a près de trois ans.
«Le fait que [le chirurgien] Dr Chagnon et moi, on est collègues et copains, il y a eu un mariage d’opportunités. Quand il y a eu la possibilité d’offrir ne serait-ce qu’un minimum d’accès à la dialyse par un déploiement aux soins intensifs, c’est là où les conversations ont commencé à se multiplier», raconte le Dr Brunet.
Des membres des soins intensifs, de l’équipe chirurgicale, de l’équipe anesthésique ont été mis à contribution, sans compter les néphrologues de Saint-Hyacinthe qui pratiquent de façon itinérante à Longueuil.
«C’était pour moi absolument regrettable, et un peu inconcevable, [de ne pas pouvoir offrir ce service à ces patients]. Ce n’est pas de la chirurgie de super haute voltige… La voltige, ç’a été de coordonner tout le monde.»
– Dr Sylvain Brunet
Lorsque le dossier de Line Gaudreau est tombé sur leur bureau, tout s’est aligné.
Mme Gaudreau a entamé le processus de préadmission, ce qui inclut une adaptation aux changements d’habitudes de vie. Les patients qui traversent ce processus voient un nutritionniste, un travailleur social, un kinésiologue et un néphrologue, en plus de médecins spécialistes comme un pneumologue. L’évaluation détermine le type de chirurgie à privilégier. Dans le cas de Mme Gaudreau, c’était la gastrectomie verticale.
La gastrectomie verticale consiste à retirer les trois-quarts de l’estomac, ce qui entraine une perte de poids dans les 12 à 18 mois suivants, grâce à une réduction de l’alimentation (combinée au choix des aliments), mais aussi à un jeu hormonal.
«Ça change les hormones de la faim. Donc les gens ont moins faim, mais pas juste parce qu’ils ont un plus petit estomac, expose le Dr Chagnon. Le but est que le patient perde assez de poids pour devenir candidat à une chirurgie de greffe rénale, après laquelle les patients sont immunosupprimés.»
La chirurgie de Mme Gaudreau s’est très bien déroulée. La patiente n’a que de bons mots à propos de la chirurgie et ses suites. Elle croyait devoir être transférée à Honoré-Mercier, mais a pu retourner à la maison le lendemain.
Depuis la chirurgie et des changements d’habitudes de vie, elle observe des changements concrets dans son quotidien : elle ne marche plus avec une canne, son diabète est contrôlé. «J’ai repris des activités que je n’avais pas faites depuis des années, comme sortir et prendre une bonne marche.»
Elle donne un exemple de la réduction du sentiment de faim. «J’aime les fruits. Les fraises, aujourd’hui, quand j’en prends, c’est trois ou quatre. Mais avant, ça aurait peut-être été le plat au complet.»
«La perte de poids va bien, poursuit-elle. C’est vraiment différent, on voit un peu la lumière au bout du tunnel.»
S’il est trop tôt pour confirmer que Mme Gaudreau sera admissible à une greffe rénale, le Dr Brunet estime aussi que jusqu’à maintenant, l’«objectif est atteint».
1% qui vaut la peine
Ultimement, l’objectif est de rendre ce service accessible à l’ensemble de la Montérégie.
«Notre souhait, c’est de cumuler les succès. C’est la technique des petits pas. Cette première expérience positive nous donne espoir de continuer, en parallèle de la progression de l’étalement du service de néphrologie en général», soutient le Dr Brunet.
«De concéder qu’on ne peut pas progresser vers autre chose, soit une thérapie plus autonome et moins intrusive, soit un congé de dialyse par une greffe, on le voyait… pas comme un échec, mais c’était extrêmement frustrant.»
– Dr Sylvain Brunet
À l’hôpital Pierre-Boucher, environ 500 patients sont opérés en chirurgie bariatrique chaque année. En parallèle, entre 5 et 10 patients ayant une insuffisance rénale qui avaient besoin de cette chirurgie ont été transférés à Montréal.
«Donc sur 500 patients, c’est 1%. Ce n’est pas beaucoup, fait remarquer le Dr Chagnon. On aurait pu se dire que pour 1% de patients, on ne fera pas l’effort de monter un programme. Mais on partage des valeurs, on veut opérer les patients les plus malades, qui ont besoin de perdre du poids pour avoir une grève rénale à cause d’un diabète sévère.»
Pour sa part, le Dr Brunet évalue qu’au moins 5 à 10% de ses patients dialysés ont un surplus de poids, lequel est non seulement prohibitif à la greffe, mais aussi à la dialyse péritonéale, reçue à domicile.
Chaque fois que Line Gaudreau retourne à l’hôpital pour un suivi ou des traitements de dialyse, elle n’hésite pas à parler de cette avancée autour d’elle. «Puis j’aime le fait qu’on puisse en parler comme ça, dans un article. De dire à des patients que ça existe. Ça va ouvrir la porte, ça ouvre la discussion.»

